Depuis février 2023, se promener en forêt peut être criminalisé. Sans rien dégrader, sans rien voler, n’importe quel usager de la nature peut être verbalisé par une amende pouvant atteindre 750 euros. Comme un chauffard qui roulerait 40 km/h au-dessus des limites de vitesse ; comme une personne alcoolisée au volant.
Des propriétaires se sont aussitôt saisis de la loi. Dans les Vosges, dans le massif de la Chartreuse, à Villeneuve-Loubet (Alpes-Maritimes), dans le Massif central, des centaines d’hectares d’espaces naturels ont été fermés au public du jour au lendemain. À chaque fermeture, des collectifs d’associations ou de professionnels du tourisme se créent pour contester cet accaparement des espaces naturels – pour l’instant, en vain. Les tensions au niveau local se multiplient.
Seule une conception radicalisée de la propriété privée tente de justifier cette loi. Certes, la propriété privée est consacrée dans nos textes fondateurs, mais ces textes consacrent aussi d’autres droits : le droit à un environnement sain, l’égalité des citoyens, la liberté d’aller et venir. La propriété privée doit se concilier avec d’autres droits fondamentaux – le nier, ce n’est plus posséder, c’est accaparer.
Or l’accès à la nature est indispensable. Ses effets bénéfiques sur la santé mentale et physique sont prouvés. Et puisque la jouissance des espaces naturels est nécessaire à toutes et à tous, le seul fait d’en être propriétaire ne doit pas pouvoir donner tous les droits à un seul contre tous : qu’est-ce qu’une démocratie où quelques-uns peuvent priver l’ensemble de la population d’un commun indispensable à leur épanouissement ?
Une autre conception et un autre partage de la nature sont possibles : il existe par exemple, au Royaume-Uni ou en Suisse, un « droit d’aller et venir » dans les espaces naturels. Les pays nordiques vont même plus loin, avec l’allemansrät : l’accès à la nature est un droit général, parfois consacré dans la Constitution, comme en Suède. Là-bas, même le camping ou la cueillette de champignons et baies et leur commercialisation sont autorisés.
Sans aller jusque-là, les excès de la loi sur la fermeture des espaces naturels nous obligent à nous inspirer de ces exemples. Un rééquilibrage constitutionnel doit être opéré en faveur du droit à un environnement sain et à la liberté d’aller et venir par rapport à une conception radicalisée de la propriété privée, pour que nos espaces naturels restent partagés et accessibles.
Se promener dans la nature n’est pas un crime.
C’est un droit. À nous de le consacrer.